INTERVIEW 4
Ne vous fiez pas à son allure délicate. A 25
ans, Sofia Boutella n'a pas la moitié d'un caractère. Avec son parcours
qui va de Châtelet les Halles à Nike en passant par The Confessions
Tour de Madonna, certains arrivent à garder les pieds sur terre, la
preuve...
Pour rentrer dans le vif du sujet, quelle est ta pointure ?
36,5 ou 37, ça dépend de la pompe. Petite pointure
Quel est le point commun entre GRS, Breakdance & Confessions Tour avec Madonna ?
Le point commun... la motivation, la persévérance, la passion, le travail
Pour les néophytes, peut-on classer ton style ?
Abstract
je pense, je n'aime pas les choses trop structurées. C'est un mélange
de tout ce que j'ai appris, de la GRD, du break, du Hop-hop, de tout ce
que je ressent tous les jours. Mais avant d'avoir développé un style
abstrait, je ne suis nourrie de bases solides avec une énorme
importance pour la technique. J'ai d"abord appris la GRS et j'en ai
gardé la souplesse que j'ai mêlée au Break. Mais avant cela je suis
passée par les bases du classiques et les bas du hip-hop. Aujourd'hui,
je suis capable de danser le hip-hop comme tout le monde mais j'ai une
soif d'apporter une identité à ce que je fais, je ne veux pas être
conforme à une règle. Respecter la danse et ses bases et y apporter
immédiatement ce que je ressens, c'est ce qu'on appelle le Freestyle.
On a tous besoin de l'exprimer d'une manière ou d'une autre.
Aujourd'hui,
ta force est d'avoir des bases sportives et multiculturelles, et tu
accomplis des figures que peu de filles réalisent.
Il
y a des filles qui le font mais elles sont moins médiatisées.
Normalement, je suis une fille underground... je me suis juste trouvée
au bon moment au bon endroit. Mais j'aime l'esprit underground parce
que tu n'es pas là pour être sous les projecteurs mais pour faire l'art
et attirer les gens qui ont vraiment encvie de connaître cet art. Il y
a des gens très forts, et même plus forts que moi mais qui ne sont pas
mis en lumière... et il y en a beaucoup. Ceux qui sont passionnés ou
qui ont envie d'en savoir plus réussiront à trouver ces personnes
talentueuses. Moi je suis juste un peu plus sous les projecteurs. Je
suis bosseuse, battante, et persévérante et j'ai donc réussi à
atteindre un certain niveau. Aujourd'hui je travaille beaucoup et j'ai
moins de temps pour m'entraîner avec tout le monde underground mais je
sais que j'y retournerai dès que possible et avec plaisir.
Comment s'est faite la rencontre entre la Bgirl du quartier des Halles et Nike ?
J'ai
tout simplement fait une audition à Paris et c'est Jamie King qui m'a
prise pour faire ce boulot. Il a vraiment insisté pour que je sois
retenue. Je ne rentrais pas dans le moule. A part mon groupe
underground qui s'apelle Vagabond Crew, on ne m'a jamais prise ici.
J'ai bossé une fois avec Kamel Ouali sur Mariah Carey. Mais je refusais
beaucoup de choses parce qu'on me demandait de danser en soutof et en
short et ce n'est pas comme ça que je perçois ma danse.
Te souviens-tu des shoes que tu portais lors de cette audition (sans tricher) ?
Je
portais des Nike old school vertes et blanches, un modème bas qui
ressemblait à des Dunk. Ils 'lavaient sorti aussi en bleu et rouge.
C'est vraiment ce que je portais avec une chemise verte qui s'accordait
à une casquette. Ce n'est pas parce que je suis chez Nike. Si j'avais
porté une autre marque je l'aurais dit car je kiffe les pompes et je
n'ai pas peur de dire ce que j'aime.
Avec
toi, c'est la première fois qu'une danseuse du Hip-hop est considérée
comme une vraie athlète. Est-ce important que la danse soit enfin
considérée comme un sport ?
La
danse n'est pas un sport c'est un Art ! Nike aime dire que la danse est
un sport pour mettre l'accent sur le point commun entre la marque de
sport & la danse. Evidemment la danse est physiqye, ils n'aillaient
pas choisir la peinture non plus. Mais la danse est avant tout un art
et je leur répète tout le temps que c'est un moyen d'expression, pas un
sport.
Pourtant dans la pub Nike, tu dis "faut pas me dire que je ne suis pas athlète".
C'est
comme si je disais "faut pas me dire que je ne suis pas essoufflée
quand je sais une choré et que je ne vais pas jusqu'au bout"...
Nike a considéré 5 films sur ta vie: Los Angeles, Paris,
ta famille, ton parcours ... Quel regard as-tu sur ces images ?
Je me dit qu'il faut que je travaille davantage et que j'évolue dans mon art.
Comment réagis-tu si on te dit que tu as énormément de chance pour arriver là ?
J'ai
aussi pas mal galéré et je n'autoriserai personne à me dire "tu as eu
de la chance", ou alors, je lui demanderai de vivre d'abord ce que j'ai
vécu avant. Nous sommes tous différents et je ne dis pas que j'étais
supposée avoir cette notoriété mais les gens vont bien vite à dire
certaines choses et j'ai parfois envie de leur mettre mon pong dans la
g....., je n'ai pas de patience avec ça. Il faut savoir regarder les
choses comme elles sont pour les apprécier. En tout cas, j'essayer
d'apporter quelque chose de sain et d'engagé.
As-tu vu le livre de la photographe Martha Cooper uniquement consacré aux Bgirls ? Qu'en penses-tu ?
Oui,
je devais être dedans mais impossible de trouver une minute pour
travailler avec elle, j'étais avec Nike. Dis-lui que j'ai envie de le
refaire ! J'aurais beaucoup aimé être dans son livre.
Tu vis désormais à LA pour le
boulot. La France te manque-t-elle et as-tu gardé tes amirs du
quartier des Halles à Paris ?
C'est
important pour moi, je garderai toujours le contact avec eux. J'ai
toujours dit que ma passion et mes parents repésentaient chacun 50% de
mon éducation, c'est grâce à eux que je suis arrivée là aujourdh'ui...
et à la GRS aussi ! La France me manque et plus je suis hors de Paris,
plus j'aime Paris, même si les Français sont trop agressifs. Les
Américains sont cools jusqu'à en etre agaçants parfois, mais au point
de vue artistique, ils comprennent les choses différemment.
Plus personne ne danse au quartir des Halles.
Il
est interdit d'y aller depuis quelques temps. En fait, c'est depuis
qu'un clochard est mort en tombant du haut des escaliers soit disant
parce qu'il s'est penché pour nous regarder. On devrait laisser les
gens s'exprimer. Les danseurs d'Aktuel Force étaient là-bas depuis
1980. Même les keufs nous regardaient, on ne faisait rien de mal,
seulement créer, et dans des espaces comme ça, c'est énorme. A partir
de 20h, ile se passe plus rien, c'est pour ça qu'en France,
artistiquement, je les trouve bornés, c'est frustrant.
Un espace de ce type était prévu au shop Citadium.
Mais
ce ne sera jamais pareim ! Il faut laisser les danseurs aller là où ils
veulent, ils n'iront pas s'entraîner dans un magasin.
Si les Halles étaient un modèle de basket tu dirais quoi ?
Ce serait les Cortez, les bonnes classiques en nylon ou les vieilles Clyde.
Et pour LA tu dirais quoi ?
Vans
Qu'est-ce tu penses des modèles de
shoes proposées pour les filles comparés à ceux
des garçons ?
Ecoute
mon copain me dit souvent "t'as des purs modèles pour toi !" et moi je
lui réponds "t'es fou, c'est toi qui a les purs modèles !" .. Je n'aime
que les modèles old school. Je trouve que les nouveaux modèles sont
trop futuristes, comme si on allait sur la lune, je ne les trouve pas
raffinés même s'ils sont fins, je ne les trouve pas du tout féminins.
J'ai envie d'avoir une paire forte, avec la grosse languette et plein
de couleurs, avec plus d'identité !
Quels étaient les jouets de ton enfance ?
Je
jouais tout le temps avec mon vélo ou mes voitures. Il y avait aussi
mon élastique, on l'achetait au marché et l'odeur de l'élastique me
rappelle trop quand j'étais petite. En Algérie, on jouait aussi souvent
à la marelle avec les petites boîtes rondes de tabac. On mettait de la
terre dedans pour qu'elles soient lourdes. Elles avaient aussi une
odeur particulière. Autrement, on jouait avec des tuyaux, on les
coupait et on les fermait en rond puis on prenait un fil de fer et on
faisait un crochet qu'on maintenait à un bâton et on courrait avec...
et le tuyau roulait. Ou bien encore, on faisait des ballons avec du
papier et du scotch... Nous n'avions pas jouers supersoniques.
Tu viens de finir "The Confessions Tour" avec Madonna, en ressors-tu différente ?
Je
ne suis pas différente, c'est juste que cette expérience m'a appris
énormément en peu de temps. Tout ce qu'on a fait en 8 mois m'a donné
l'impression d'avoir vécu 3 ans. C'est comme de tirer sur élastique, tu
le tires jusqu'au bout et après t'as l'impression de faire un gran bond
en avant. Quand tu es limitée auservice d'une personne, tu sais ce que
tu as envie de faire après, tu sais si tu veux créer et garder un
minimum de respect pour ton identité.
Tu as le droit de dire ce que porte Madonna comme shoes ?
Elle
porte des talons, elle répète tout le temps en talons, sinon elle met
des petites baskets ou des bottes montantes quelques fois.
As-tu un modèle aujourd'hui en danse, un danseur que tu admires plus particulièrement.
Karim
Barouche, c'est un des danseurs d'Aktuel Force, un des premiers à
Paris. Au début, il était à Châtelet, c'est un danseur underground. Ils
se sont battus pour que cette place-là soit disponible. C'est un
exemple pour moi, c'est lui qui m'a dit de plus m'entraîner dans les
petits couloirs mais d'aller là où tout le monde va, il m'a poussée.
J'étais très timide ou plutôt silencieuse à l'époque et il m'a
vachement aidée, c'est un véritable artiste... ils me manquent tous.
Aujourd'hui tu es devenus une
véritable égérie pour Nike, n'as-tu pas peur que
le business prenne le pas sur l'artistique ?
Je
n'ai jamais fait ça pour être dans le business, je j'ai pas envie que
ça me prenne, je crois que je suis assez forte d'esprit et que je sais
mesurer ça. Ce n'est pas mon but le business, je n'ai jamais accepté de
danser pour Nike ou pour Madonna pour ça. Si tout s'arrêtait demain
pour moi, je serais bien, je sais que je pourrais m'entraîner et faire
les choses qui me manquent. Mon but n'est pas d'être une super star
parce que ça c'est de la merde. J'ai envie de continuer à faire ce que
j'aime, à apprendre, même en comédie. Les films dans lesquels je rêve
de jouer sont des films indépendants avec des réalisateurs qui n'ont
pas de thunes, des films qui ont une âme.
Quels sont tes projets à venir, le cinéma te fait-il des appels du pied ?
Je
prends des cours de comédie depuis que j'ai 18 ans. Maintenant je suis
dans une école à Los Angeles où j'apprend la méthode de Stella Adler.
C'est une méthode différente de l'Actors Studio qui est basée sur notre
self expérience, c'est très personnel. Stella Adler, elle, est
totalement concentrée sur l'imagination. Je pense qu'il faut un peu des
deux pour y arriver. J'ai joué dans le film de Blanca Li "le défi", une
comédie musicale qui m'a donné l'amour de la caméra. J'ai ressentis
face à la caméra ce que je ressens en dansant. J'ai besoin de
m'épanouir dans un autre art pour revenir meilleure à chaque fois. Je
ne peux pas me contenter de faire une seule chose maisl c'est peut-être
un défaut... La peinture me sert d'exil de temps en temps, le cinéma
représente une nouvelle chose pour laquelle j'éprouve de la passion
donc j'apprends mais ce que je n'arrêterai jamais tout au long de ma
vie, c'est danser.
Quels sont tes projets à venir ?
Je
ne sais pas, mon credo c'est "carpe diem", je n'aime pas trop
programmer, calculer... J'aime quand ça me parle et on verra de quoi
demain sera fait. Je suis persuadée que l'on a tous un bon destin à
vivre, à condition de faire les bons choix et si je fais les choses
avec mon coeur, je ne vous pas pourquoi elles seraient contre moi.
Propos recueillis par Olivia Peyronnet pour Shoes-Up.